Qui a le droit de dire « nous » ?
Les mots ne servent pas seulement à décrire le monde. Ils servent aussi à le construire.
Depuis plusieurs années, la francophonie canadienne parle abondamment de diversité. Le mot est partout : dans les plans stratégiques, les politiques de recrutement, les colloques, les déclarations publiques.
Pourtant, derrière cette volonté sincère d’ouverture, une question demeure rarement posée : qui définit encore le « nous » francophone ?
Car il existe parfois un écart discret, mais profond, entre les discours d’inclusion et le sentiment réel d’appartenance.
On parle des « nouveaux arrivants francophones », des « communautés ethnoculturelles », des « francophones issus de l’immigration ». Ces expressions semblent anodines. Elles sont souvent employées avec bienveillance.
Mais elles révèlent aussi quelque chose de plus subtil : certaines personnes continuent d’être décrites comme des ajouts à la francophonie plutôt que comme une partie naturelle de celle-ci.
Comme si le cœur du récit appartenait encore à certains, pendant que d’autres gravitent autour. Les mots créent des centres et des périphéries invisibles.
Bien sûr, les institutions francophones ont évolué. Nos écoles, nos médias, nos organismes et nos espaces culturels sont aujourd’hui plus diversifiés qu’ils ne l’ont jamais été. Cette transformation est réelle et profondément positive. Mais notre langage collectif, lui, change plus lentement.
Nous continuons souvent à parler de la francophonie avec les catégories d’un autre siècle : une identité stable, homogène, héritée.
Or la réalité contemporaine ressemble beaucoup moins à une forteresse culturelle qu’à un archipel mouvant, traversé par des accents, des parcours et des mémoires multiples.
Cette évolution provoque parfois une inquiétude silencieuse. Certains craignent que l’élargissement du « nous » dilue l’identité francophone.
Pourtant, l’histoire démontre le contraire : les cultures qui survivent sont rarement celles qui se ferment. Ce sont celles qui réussissent à créer du lien sans effacer leurs racines.
Le véritable défi n’est donc pas la diversité. Le défi est notre capacité à modifier le récit collectif pour que chacun puisse s’y reconnaître pleinement.
Car l’inclusion ne consiste pas seulement à ouvrir la porte. Elle consiste aussi à transformer la maison.
Cette réflexion devient encore plus importante à l’ère numérique. Les plateformes, les algorithmes et les réseaux sociaux amplifient certaines voix et en invisibilisent d’autres. Ils influencent la manière dont les communautés se racontent à elles-mêmes. Dans cet univers fragmenté, les mots deviennent des instruments de pouvoir culturel.
Qui parle au nom de la francophonie ? Qui décide de ce qui représente son visage légitime ? Quels accents sont spontanément perçus comme « naturels » dans nos espaces publics francophones ?
Ces questions peuvent être inconfortables. Mais elles sont nécessaires. Car au fond, une francophonie véritablement vivante n’est pas celle qui protège un « nous » figé. C’est celle qui accepte de le redéfinir continuellement, sans perdre sa mémoire ni sa dignité.
Un archipel ne tient pas parce que toutes les îles se ressemblent. Il tient parce qu’elles acceptent d’appartenir au même horizon.
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