L’Eau vive sous la loupe des chercheurs
Depuis plus de 50 ans, L’Eau vive raconte les débats, les victoires et les défis de la fransaskoisie. Mais, au-delà de son rôle d’information, quel rôle politique le journal a-t-il joué au sein de la communauté francophone de la Saskatchewan ?
C’est la question au cœur d’une recherche présentée lors du congrès de l’Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS) par Janique Dubois, de l’Université d’Ottawa, ainsi que Sophie Pelletier et Michael Poplyansky, de la Cité universitaire francophone de l’Université de Regina.
Leur conférence, intitulée La (dé)politisation des médias en milieu minoritaire : Une analyse des éditoriaux du journal fransaskois, L’Eau vive, s’intéresse à la façon dont les médias communautaires participent, ou non, aux grandes orientations politiques des communautés francophones en situation minoritaire.
Pour Janique Dubois, professeure agrégée en études politiques, le choix de L’Eau vive comme objet d’étude s’est imposé naturellement après la numérisation des anciennes éditions du journal.
« Au cours des dernières années, les numéros de L’Eau vive ont été numérisés, ce qui rend son contenu beaucoup plus accessible. On voulait mettre en valeur ce contenu et permettre à la communauté universitaire de le découvrir avec nous », explique-t-elle.
Les chercheurs utilisent donc les éditoriaux du journal comme base de données afin d’analyser l’évolution du discours médiatique fransaskois depuis la fondation du journal en 1971.
Comprendre la « dépolitisation »
Le concept de dépolitisation occupe une place centrale dans cette recherche. Michael Poplyansky, historien de formation et professeur agrégé à la Cité universitaire francophone de Regina, précise que la réflexion s’inspire des travaux du sociologue acadien Joseph-Yvon Thériault.
Selon ce dernier, les communautés francophones en milieu minoritaire auraient progressivement déplacé leurs luttes du terrain politique vers le terrain juridique.
Bien que les recours judiciaires aient permis d’importantes avancées en matière de droits linguistiques, cette évolution aurait aussi contribué à une certaine individualisation des revendications.
« Thériault parle d’une hésitation à convaincre la majorité anglophone de la légitimité des revendications francophones à travers le débat politique », résume Michael Poplyansky.
Dans ce contexte, les chercheurs souhaitent voir si cette tendance peut être observée dans les pages de L’Eau vive, notamment dans sa manière de traiter les enjeux liés à la gouvernance communautaire et à l’autonomie politique des Fransaskois.
Les universitaires rappellent d’ailleurs que plusieurs institutions, comme l’Assemblée communautaire fransaskoise (ACF), ont justement émergé d’une volonté de renforcer la gouvernance francophone dans la province.
Un lien intime
L’étude cherche également à retracer l’évolution du rôle joué par L’Eau vive. « L’histoire du journal est intimement liée à celle de la communauté fransaskoise », souligne Michael Poplyansky.
Fondé en 1971, le journal a évolué au fil des décennies dans un contexte marqué par les contraintes financières, les transformations médiatiques et les changements de gouvernance.
Cette trajectoire mènera notamment à sa privatisation, puis à sa gestion par la Coopérative des publications fransaskoises (CPF).
La question pour les chercheurs est de savoir si L’Eau vive est resté un média militant et mobilisateur ou bien s’il a progressivement adopté une posture plus neutre.
Pour Sophie Pelletier, professeure adjointe à la Cité de Regina, cette question traverse l’ensemble des recherches portant sur les médias francophones en situation minoritaire.
« Les attentes des journalistes, des organismes communautaires et du public ne sont pas toujours les mêmes », explique-t-elle.
Et d’ajouter : « Ces perceptions peuvent parfois entrer en tension, particulièrement dans des périodes de crise ou lorsque certains enjeux divisent fortement la communauté. »
Les réalités propres aux milieux francophones minoritaires compliquent aussi le travail journalistique, comme la proximité entre les acteurs, les ressources limitées, la volonté de protéger le français et le lectorat directement concerné par les enjeux couverts.
En se concentrant sur les éditoriaux, l’équipe espère observer comment L’Eau vive a pris position au fil des grands débats qui ont marqué la fransaskoisie.
Les chercheurs demeurent prudents quant à leurs conclusions, car l’analyse est toujours en cours et aucun résultat définitif n’a encore été publié.
Janique Dubois espère toutefois que cette étude permettra d’alimenter une réflexion plus large sur l’évolution des communautés francophones minoritaires au pays.
« On souhaite voir si les transformations observées dans les pages du journal reflètent des changements sociologiques et politiques plus larges au sein de la communauté fransaskoise et dans d’autres contextes francophones au Canada », indique-t-elle.
Au moment où plusieurs médias communautaires francophones cherchent à assurer leur survie dans un environnement numérique en constante mutation, cette recherche rappelle que les journaux comme L’Eau vive sont de véritables acteurs de l’histoire fransaskoise.
74