Assemblée communautaire fransaskoise: des élections sans vote
Prévues pour la fin octobre, les élections générales de l’Assemblée communautaire fransaskoise (ACF) se dérouleront sans grande concurrence. Alors que la présidence s’apprête à entamer un quatrième mandat, sept députés ont déjà été élus sans opposition et, dans six autres districts, aucun candidat ne s’est présenté dans les délais initiaux. Une situation qui soulève des questions quant à la vitalité démocratique de la Fransaskoisie.
À l’issue de la période de mise en candidature et du délai de désistement, Denis Simard a été élu sans opposition à la présidence de l’ACF. À ce poste depuis 2018, il entamera ainsi un quatrième mandat à la tête de l’organisme porte-parole.
En outre, sept députés ont été élus par acclamation et six districts n’ont enregistré aucune candidature au cours de la première phase de dépôt. À la suite de la période de prolongation, quatre autres candidats ont été désignés sans opposition.
Finalement, un seul scrutin sera nécessaire dans le district Oskana-Qu’Appelle, anciennement Regina, lequel devra départager Annie Audet, André Magnan et Jean-Marc Nadeau.
Si l’absence de concurrence peut témoigner de la confiance accordée aux personnes déjà en poste, elle prive aussi les électeurs d’un choix et d’un débat sur les orientations de leur institution.
« C’est certainement préoccupant », estime Roger Lepage, avocat connu pour sa défense des droits des francophones.
Roger Lepage, avocat et ancien président de la Fondation fransaskoise. Crédit : Courtoisie
« Ce n’est pas un signe de vitalité lorsque tu as à la présidence la même personne pour quatre mandats de suite », ajoute-t-il.
Un engagement qui s’essouffle
Pour l’ancien président de la Fondation fransaskoise, si les Fransaskois peinent à se présenter, c’est parce que les élus ne disposent pas d’un véritable espace pour exercer leur rôle.
« Je crains que les députés communautaires ne soient pas utilisés comme ils devraient l’être, qu’ils se trouvent inutiles », confie-t-il.
Il s’inquiète notamment de la fréquence et du format des réunions de l’Assemblée des députés communautaires (ADC).
« Ils se réunissent seulement trois à quatre rencontres par année et, depuis la pandémie, les réunions se font par Zoom. »
Roger Lepage estime ainsi que le pouvoir s’est progressivement concentré autour de la présidence et de la direction générale.
« Les députés ont perdu tout pouvoir. Certains disent que lorsqu’ils posent des questions de fond, ils sont traités comme s’ils ne connaissaient pas bien le dossier. Ça décourage à toute opposition ou tout questionnement. Ils semblent être là pour entériner ce que le bureau central trouve important. »
Des « chasses gardées »
Marie-France Kenny, ancienne présidente de l’ACF de 2004 à 2006, partage certaines de ces préoccupations.
Cette dernière trouve que les institutions francophones se sont parfois transformées en « chasses gardées », où un nombre limité de personnes occupent durablement les postes de décision.
Marie-France Kenny, ancienne présidente de l’ACF et de la FCFA. Crédit : Courtoisie
« On voit de plus en plus des gens qui sont installés depuis des années et qui font la pluie et le beau temps. C’est un peu intimidant pour les gens de sortir », affirme-t-elle.
Pour celle qui a aussi occupé le poste de présidente de l’Association communautaire fransaskoise de Regina (ACFR), les membres de la communauté doivent reprendre leur place dans les organismes et ne pas hésiter à demander des comptes à leurs représentants.
« Je veux dire aux gens de travailler ensemble. Au lieu de vous décourager, levez-vous et prenez les rênes des organismes. Ils sont à vous. »
Une période de candidature restreinte
Autre facteur qui semble avoir joué dans le manque de candidatures : la durée de la période électorale, qui a rétréci au fil des ans.
Cette année, les Fransaskois ont eu trois semaines, du 16 août au 5 septembre, pour se manifester, tandis qu’en 2023, ils avaient eu sept semaines. Et en 2017, près de deux mois.
Pour Roger Lepage, une période aussi courte, en pleine fin de saison estivale, ne favorise certainement pas la mobilisation.
« Il faut travailler de longue haleine pour trouver des candidats. Ça ne se fait pas juste en l’espace de trois semaines ou un mois », souligne-t-il.
Marie-France Kenny abonde en ce sens : « Fin août, ce n’est pas le moment, les gens sont encore en vacances. Et trois semaines, ce n’est pas suffisant. Ça prend un peu de temps pour se décider. »
Roger Lepage suggère que l’ACF mette en place une structure destinée à susciter les candidatures, notamment dans les régions.
Une équipe ou une personne pourrait ainsi être chargée de rencontrer les communautés, d’expliquer le rôle des députés et d’encourager les personnes intéressées à se présenter.
Des communautés fragilisées
Car le désengagement électoral s’inscrit aussi dans le contexte plus large de l’évolution démographique et sociale de la fransaskoisie.
Autrefois fortement implantée dans les régions, la communauté est aujourd’hui davantage concentrée dans les centres urbains.
Roger Lepage craint que cette transformation entraîne une diminution du soutien accordé aux petites communautés.
« Si on ne met pas les ressources qu’il faut pour garder les régions actives, le résultat, c’est que l’assimilation continue à se faire », souligne-t-il, évoquant les difficultés vécues à Willow Bunch, Bellegarde, Gravelbourg, ou encore Ponteix.
Dans une communauté fragilisée, les organismes disposent de moins de bénévoles, les occasions de rassemblement diminuent, et il devient plus difficile de renouveler les équipes dirigeantes.
« On est beaucoup plus occupés »
Cette situation, Paul Hounjet, député communautaire de Trinité depuis 2013, la connaît bien.
Paul Hounjet, député communautaire de Trinité. Crédit : Courtoisie
Réélu par acclamation en 2026 faute d’opposition, le résident de Prud’homme constate les effets de l’exode rural et pointe du doigt les transformations des modes de vie.
« On fait nos petites activités chez nous, on est très occupé, le monde est moins à même de donner de son temps », juge-t-il.
L’homme de 78 ans, aîné de l’assemblée des députés communautaires, se souvient d’une communauté beaucoup plus dynamique.
« Dans le temps, on s’impliquait dans la fransaskoisie pour faire du social, l’église était pleine à craquer le dimanche, Prudhomme était un noyau de la fransaskoisie. Maintenant il n’y a presque plus personne dans le village et il y a beaucoup d’autres occasions de socialiser. »
Mariages exogames, passage de la pandémie, évolution des mœurs. La réalité a changé, expliquant sans doute pourquoi Trinité n’a jamais connu d’élections.
« Je trouve ça triste », ponctue le député qui prévoit de se retirer après un dernier tour de piste. « Je vais donner un autre trois ans, mais ce sera mon dernier mandat. »
Retrouver le goût de participer
Pour Marie-France Kenny, le renouvellement démocratique passe par une mobilisation plus large de la communauté, notamment auprès des jeunes.
Pour sa part, Roger Lepage propose de tenir de nouveaux états généraux de la Fransaskoisie, les derniers remontant à 1997-1998, période durant laquelle la structure de gouvernance avait été repensée.
Près de trente ans plus tard, une réflexion collective pourrait chercher à revitaliser le rôle des députés communautaires.
Les élus pourraient aussi être mieux formés sur leur rôle et responsabilités. « Ceux qui opèrent le mieux, ce sont ceux qui ont eu des formations », justifie Roger Lepage.
« Tout le monde peut être député, rappelle Marie-France Kenny, il suffit d’avoir de la volonté, de vouloir se renseigner et de porter les valeurs de la communauté. Ça ne prend pas un baccalauréat en quoi que ce soit, ça prend du bon jugement. »
Car, au final, « on parle de nominations, et pas d’élections », assène la femme engagée.
« Avec des élections par acclamation, on se prive d’un forum de débats, de discussions, d’écoute, renchérit Roger Lepage. Ça enlève la chance aux personnes élues et à la communauté d’exprimer leur vision. »
Au-delà des déceptions, les élections de 2026 pourraient ainsi constituer un signal d’alarme en vue de combler « les lacunes dans notre structure de gouvernance ».
Les candidats élus sans opposition au premier tour
- Paulette Doucette, à Coteau (Moose Jaw)
- Donna Lajeunesse, à Sakitawak–Debden (Debden)
- Adama Sangaré, à Batailles (Battleford)
- Jacqueline Perrault-Cyr, à Rivière Carotte-Zenon Park (Zenon Park)
- Dieudonné Nimubona, à Grandes-Eaux (Prince Albert)
- Monique Ramage, à Meewasin-Saskatoon (Saskatoon)
- Innocent Minega, à Meewasin-Saskatoon (Saskatoon)
Les districts sans candidat après la première période de mise en candidature
- Letendre (Bellevue)
- Souris (Bellegarde)
- Grandes-Eaux (Prince Albert)
- Sauvé (Trinité)
- La Vieille (Gravelbourg-Willow Bunch)
- Pelletier-Notukeu (Ponteix)
Les candidats élus sans opposition à l’issue de la période de prolongation
- Khalil Aaguig, à Grandes-Eaux (Prince Albert)
- Paul Hounjet, à Sauvé (Trinité)
- Stephanie Gaudet, à Letendre (Bellevue)
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