Lorsque plusieurs organismes francophones tentent de se regrouper sous un même toit, la dépendance au financement public peut freiner les bonnes intentions. Pour atteindre l’autonomie financière, certains conseillent de garder les portes ouvertes pour tous, pas seulement les francophones.
Alors que le projet de Maison de la francophonie à Regina est en cours de développement, des exemples similaires dans d’autres communautés francophones en situation minoritaire au pays viennent apporter leur éclairage.
Le professeur en sociologie à l’Université de Moncton, Mathieu Wade, souligne le besoin de rechercher l’autonomie financière pour les organismes francophones qui désirent se regrouper, car le financement gouvernemental disponible les place dans une « situation assez précaire, assez fragile ».
Même son de cloche pour le directeur général de la Place des Arts du Grand Sudbury, Denis Bertrand, qui souligne que le financement public est structurellement « insuffisant ».
La directrice générale de la Maison de la Francophonie à Vancouver, Catherine Tableau, voit d’ailleurs venir un changement de priorités de financement du secteur public.
« Dans les années à venir, ça va être très, très compliqué parce que les objectifs des bailleurs de fonds ne vont pas vraiment vers la culture et le communautaire. »
Alors, pour renforcer l’autonomie financière de la Place des Arts, Denis Bertrand explique la gérer comme une « petite entreprise culturelle ».
Ouverte en 2022, celle-ci abrite sept organismes francophones et deux salles de spectacle. Lorsqu’un projet artistique est évalué, la première question est : « Est-ce qu’une telle activité nous aide à atteindre nos objectifs financiers ? »
Catherine Tableau encourage aussi le secteur associatif à générer ses propres revenus, notamment par la location d’espaces commerciaux ou l’offre de cours de langue certifiés.
La Maison de la Francophonie à Vancouver compte une quinzaine de locataires et loue des salles de réunion et une salle de spectacle.
Des promesses qui traînent
La présidente et chercheuse principale de la firme de consultation Sociopol, Mariève Forest, souligne que les subventions pour la construction ou la planification de projet de regroupement d’organismes francophones proviennent souvent d’enveloppes déjà prévues pour les infrastructures publiques en général.
« Ultimement, les francophones ont droit à toutes sortes d’enveloppes qui ne leur sont pas réservées », estime-t-elle.
Dans sa lettre ouverte expliquant les raisons derrière la fin du projet de Maison de la Francophonie à Toronto en mars 2025, le président Kip Daechsel dénonce le « ping-pong fatal » qui a fini par mettre fin à leurs plans.
Les paliers de gouvernement fédéral et provincial refusent parfois de s’engager avant que l’autre le fasse, créant une « inertie qui finit par tuer le projet », explique-t-il. Un risque pour tout nouveau projet qui a besoin de subventions.
« On a frappé à toutes les portes », raconte Kip Daechsel. Mais ce qu’il qualifie de blocage volontaire de la part de fonctionnaires et de ministres a fini par épuiser les bénévoles et condamner le projet.
S’ouvrir pour prospérer
À la Maison de la Francophonie à Vancouver, 40 % des personnes qui louent une salle de spectacle sont soit anglophones, soit allophones, notamment des hispanophones et des sinophones.
« On n’est pas un ghetto pour les francophones et on est vraiment un espace ouvert à toute la communauté de Vancouver », justifie Catherine Tableau.
Même idée à la Place des Arts au Grand Sudbury où les clients anglophones font 60 % des réservations des salles.
Ce qui fait dire à Denis Bertrand que si un lieu de rassemblement pour les francophones est créé uniquement pour les francophones, « ce lieu va finir par s’étouffer ».
Le directeur explique que son équipe doit aller au-delà des subventions et créer des projets et des initiatives pour augmenter les revenus autonomes.
Évidemment, la gestion reste entre les mains des francophones et les intérêts de la communauté francophone restent prioritaires.
À ce propos, Mathieu Wade soutient que « plus une langue est partagée, plus elle est forte », tout en prévenant que « c’est la dose qui fait le poison ». Autrement dit, il faut doser l’influence externe pour ne pas perdre la saveur francophone.
«L’important, c’est que la gouvernance de ces lieux soit pour et par les francophones. [...] Après, je pense qu’une langue, c’est comme la culture, plus elle est partagée, plus elle est forte », estime le professeur de l’Université de Moncton.
Des enseignements dont pourra s’inspirer le projet de Maison de la francophonie de Regina.