En mars 2006, une tempête s’abat sur Saskatoon. Pourtant, près de 1 800 jeunes convergent pour participer à un événement célébrant la francophonie : la Francofièvre vient de naître. Vingt ans plus tard, malgré les réticences de l’époque, l’événement jeunesse est toujours bien vivant.
À l’origine, la Francofièvre revêtait un tout autre visage. « Ce n’était pas un événement culturel », souligne Denis Desgagné, alors directeur de l’Assemblée communautaire fransaskoise (ACF). « C’était un outil de transformation sociale. »
En 2006, la fransaskoisie est en pleine mutation : immigration, dialogue interculturel, promotion du bilinguisme.
Plusieurs dossiers avancent simultanément et l’ACF, organisme porte-parole de la communauté, vient d’amorcer une vaste campagne de promotion du français langue première et langue seconde.
Pour lancer la campagne, il faut frapper fort : « On ne pouvait pas faire une conférence de presse traditionnelle et penser que ça allait marcher. Il fallait quelque chose d’extraordinaire », se souvient l’instigateur du projet.
Alors, l’idée d’un grand rassemblement jeunesse émerge. Avec un objectif ambitieux, presque lancé pour la blague : réunir 1 000 participants. L’objectif sera largement dépassé.
Un pari loin d’être gagné
Pourtant, le succès de la Francofièvre était loin d’être garanti à son lancement.
Le projet suscite rapidement des critiques. Certains y voient une dépense inutile. Des textes publiés dans l’Eau vive l’attestent : l’un d’eux est même titré Brûler 80 000 $ pour décrire l’initiative.
D’autres craignent qu’on force les jeunes à écouter de la musique en français. Les tensions sont réelles.
« On a eu plus de gens qui ne voulaient pas qu’on le fasse que l’inverse », se remémore Denis Desgagné.
Malgré tout, l’équipe persévère et la première édition, lancée en mars 2006, affiche presque complet.
Les médias sont présents et même le premier ministre de la Saskatchewan, Lorne Calvert, assiste à l’événement.
Lorsque la foule entonne à l’unisson la chanson Saskatchewan sortie trois ans plus tôt par le populaire groupe québécois Les Trois Accords, l’homme politique est surpris et en ressort impressionné.
Surtout, les jeunes ont vu qu’ils étaient nombreux et « leur image d’eux-mêmes a changé », note Denis Desgagné, pour qui ce moment reste gravé dans sa mémoire.
Pour les jeunes issus d’un milieu minoritaire, voir des milliers d’autres francophones réunis au même endroit devient une révélation : « On était en train de dire que c’était cool d’être francophone. »
Vers la pérennisation
La Francofièvre devait être un événement ponctuel servant de levier à une campagne précise. Mais devant le succès retentissant de sa première édition, les partenaires acceptent de le reconduire pendant cinq ans.
Au fil du temps, l’événement change de mains. D’abord porté par une coalition d’organismes chapeautée par l’ACF, il est repris par le Conseil culturel fransaskois (CCF), puis par l’Association jeunesse fransaskoise (AJF), qui en assure aujourd’hui l’organisation.
Si le spectacle musical est demeuré un élément central, la formule s’est adaptée.
« On a commencé avec des ateliers thématiques que les jeunes choisissaient, un peu comme des conférences », explique Julien Gaudet, directeur de l’AJF. « Ensuite, on a eu une période plus centrée sur le spectacle, puis on est passés à une formule de kermesse avec spectacle. »
L’organisation a aussi suivi l’évolution technologique. Les inscriptions, autrefois envoyées par fax, se font désormais en ligne en quelques minutes.
De la même manière, les artistes sont aujourd’hui présentés via des plateformes numériques plutôt que par envoi postal. Et une formule hybride permet même de diffuser certains contenus en version enregistrée.
Un sentiment d’appartenance
Malgré ces évolutions, l’objectif de la Francofièvre demeure le même : rassembler.
Pour les jeunes, l’événement constitue souvent une première expérience collective en français hors du cadre scolaire.
« Ils voient qu’ils ne sont pas seuls, note Julien Gaudet. Ils peuvent vivre leur culture, pas seulement l’apprendre. »
Pour le directeur de l’AJF, la Francofièvre contribue à la sécurité linguistique et à la fierté identitaire. La diversité des accents et des parcours reflète une francophonie plurielle, enracinée mais ouverte.
Son effet se mesure aussi dans le milieu communautaire : « Un bon 80 % des gens qui travaillent aujourd’hui dans nos organismes jeunesse sont passés par la Francofièvre d’une manière ou d’une autre », précise le responsable.
Vingt ans plus tard, Denis Desgagné observe désormais l’événement avec distance. En fait, il n’en revendique pas la paternité : « Ça ne m’appartient plus. C’est devenu autre chose », dit-il.
L’actuel directeur d’un organisme basé à Ottawa est toutefois frappé par la longévité du projet. « Quand j’ai entendu que ça faisait vingt ans, je me suis dit : ‘déjà ?’ »
Pour Julien Gaudet, cet anniversaire est surtout un signe de résilience. « À travers les gouvernements, la COVID, les défis économiques, les jeunes sont encore là. Ils ne sont pas seulement la relève : ils sont l’actualité de maintenant. »
Initialement conçue comme une stratégie de promotion linguistique, la Francofièvre est devenue un rendez-vous générationnel. Un espace où, le temps d’une journée, la minorité se découvre majorité et la fièvre francophone se propage.